Voici enfin l'homélie de Mgr Michel Aupetit, archevêque de Paris, lors de la messe célébrée à St Germain l'Auxerrois à l'intention des victimes du drame du 3 octobre 2019 survenu à la Préfecture de Police, de leurs collègues et de leurs familles :

"Les événements récents qui se sont terminés par l’assassinat de quatre policiers, trois hommes et une femme nous laissent dans la plus grande sidération. Comment comprendre la haine qui peut s’emparer du cœur d’un homme et qui l’amène à tuer en même temps qu’à être prêt à se faire tuer ? Nous sommes devant un mystère, un abîme où l’on se perd. On appelait cela autrefois le « mystère d’iniquité ».

Ce dont nous pouvons être sûrs, c’est que celui qui a de la haine contre son frère ne connaît pas Dieu, même s’il se réfère à Lui. Son Dieu ne peut être que l’esprit du Mal, un faux Dieu qui usurpe la divinité. La raison nous en est donnée par saint Jean lui-même dans la première lecture que nous venons d’entendre : « Celui qui n’aime pas ne connaît pas Dieu, car Dieu est amour. » (1 Jn 4,8)

Nous le croyons profondément, c’est même le cœur de notre foi : « Tous ceux qui aiment sont enfants de Dieu et ils connaissent Dieu ».

Mais aujourd’hui une question dans notre cœur peut paraître insurmontable : comment est-il possible d’aimer ceux qui nous haïssent ? C’est pourtant une des demandes de l’évangile : « Aimez vos ennemis » (Mt 5,44). Naturellement, c’est impossible, c’est trop grand pour nous.

Le Christ Jésus nous fait cette demande qui nous paraît irréaliste. Mais c’est bien lui qui, au comble de la souffrance, prononce cet incroyable pardon envers ses bourreaux : « Pardonne leur, Père, ils ne savent pas ce qu’ils font. » (Lc 23,34) Bien sûr, ces hommes savent ce qu’ils font et même ils assument leurs actes. Mais ils ne mesurent pas les conséquences de leurs actes qui les séparent de Dieu et leur font perdre ce qu’ils pouvaient avoir d’humanité.

Peut-être même sont-ils incapables de recevoir un pardon, c’est pourquoi le Christ remet le pardon à son Père pour le jour où, peut-être, leur cœur s’ouvrira et ils se rendront compte de l’acte abominable qu’ils ont commis.

Mais Jésus sur la croix ne se contente pas de pardonner à ses assassins, il ouvre aussi les portes du Ciel à celui qui se tourne vers lui avec confiance, comme cet homme crucifié à ses côtés à qui il annonce : « Aujourd’hui même, tu seras au paradis avec moi. » (Lc 23,43)

C’est donc à ce Dieu d’amour que nous confions nos frères et sœurs victimes de la haine, de l’incompréhension, mais aussi tous ceux qui, écrasés par le poids de la vie, de leur travail, ont préféré ne pas continuer le chemin.

Si le Christ est lui-même passé par la mort, c’est pour nous dire qu’elle n’est pas le dernier mot de notre existence. Nous croyons à sa résurrection qui nous montre un au-delà de la vie pressenti depuis toujours dans toutes les civilisations, mais qui ne fut réalisé par lui qu’au Jour de Pâques.

Protéger ses concitoyens est une belle tâche que l’on encense quand il y a du danger mais que l’on peut ignorer quand on se croit en sécurité. L’apprentissage du respect des autres commence lorsque l’on a compris la dignité absolue de tout être humain au-delà des considérations de notre société si friande des glorioles passagères et des faux-semblants de la comédie humaine. En prenant la dernière place, le Christ nous fait considérer les plus vulnérables : ceux qui ont faim, froid, qui sont malades, ceux qui sont laissés sur le bord de la route. Chers policiers, ce qui fait la noblesse de votre travail est justement de protéger les plus faibles et les plus vulnérables. Il permet à notre société de sortir de la loi de la jungle, de la loi du plus fort. Si la loi est normalement faite pour défendre les plus faibles contre les plus forts, nous savons aussi qu’elle peut être dévoyée quelquefois.

A travers vos collègues à qui nous rendons hommage aujourd’hui, je veux dire merci à vous tous, dont la tâche est si difficile et à tous ceux qui risquent leur vie pour protéger les plus faibles d’entre nous."